Memory Lane

La mémoire, une chimie photographique ?

On peut convoquer la mémoire, comme un élève en faute ou en suspect récalcitrant.

Si l’on choisit d’évoquer son pouvoir, ce matériau psychique serait une affaire de connexions neuronales. Du moins, jusqu’en 2000 avec la parution des travaux fondateurs de Eric Kandel (Prix Nobel 2000), portant sur la plasticité synaptique, ces recherches statuaient que la mémoire résulte du renforcement durable des connexions entre neurones, principalement via des modifications chimiques aux synapses.                  

                                                                          C’était limpide.

On avait piégé la mémoire ! presque jusqu’à en conserver en fils d’argent, les souvenir dans autant de flacons de Crystal dans une bibliothèque de charmes et autres sorts magiques.

                               Fil de la mémoire, celui qui nous échappe, fils ou sels d’argent ?

Post 2000, les recherches des études sur les circuits synaptiques de Karim Nader démonteront que lorsqu’un souvenir est rappelé, il redevient instable et doit être re-stabilisé par un processus de reconsolidation dont dépend la synthèse protéique.                                                                                       Ce qui équivaut finalement à déclarer : se souvenir, c’est réécrire.                                                               

Soit, distribuer dans ces engrammes les souvenirs à conserver et ceux à « écraser ». Ainsi chaque rappel modifie potentiellement ce souvenir.                                                                                     En somme, l’exact inverse de la métaphore photographique d’un souvenir « fixé » une fois pour toute.                                                                                                                                                   On résumera, la mémoire n’est pas un réseau fixe de neurones, mais un ensemble mouvant, qui se reconfigure.                                                                                            

Fils et sels, la photographie serait-elle fixation d’un aide-mémoire ?

La mémoire fait défaut parfois et c’est alors toute un enchainement d’événements, bâtis de noms, construits dans des places, à des dates qui nous fuient, ou semblent s’écrouler dans nos couloirs du temps mental, on en perd le fil.    

Pour Susan Sontag, « To collect photographs is to collect the world », collectionner des photos, c’est collectionner le monde sous forme de fragments qui finissent par se substituer à l’expérience vécue.

Walter Benjamin préfère le concept d’ »aura » (Petite histoire de la photographie, 1931 ; L’Œuvre d’art…, 1935), soit une réflexion sur la reproductibilité ce qui touchent directement à : que reste-t-il de la mémoire singulière quand l’image se multiplie ? Son idée d’« inconscient optique«  — la photo révèlerait ce que l’œil ne retient pas consciemment — fournit des bases de consciences à propos de ce sujet.                                  

Car que lit-on de la mémoire d’une conscience, celle d’un événement, dans un cliché, personnel et intime, sa révélation, son impression, sa disposition.                                     Sommes-nous disponibles à cette révélation ?

Dans la catégorie de la photo de famille Le tirage photographique vernaculaire, ces moments de rassemblements assez rares pour être fixés par l’action ‘’technique’’ d’un oncle, d’un frère, d’une mère ou d’un père qui tient l’appareil. Ces clichés sortent des sources désaltérantes d’un territoire enfui, ils rendent la couleur à ces jours de printemps, ravivent les heures brillantes d’un déjeuner d’été, les vagues d’un bord de villégiatures poisseuse de crène solaire, les doigts collants de la mayonnaise du sandwich salade au sable crissant sous la dent.                   

La mémoire, grossis n’est pas la culture, elle reste évanescente, intime, bruisse d’éclairs et d’évocations parfois grotesques ou risibles : la tête des surprise, le rire des chahuts, les cris de joie.

Elle peut devenir un témoin à charge aussi, quand on la ressasse lors d’un procès pour meurtre, mémoire interrogée jusqu’à l’écœurement/ Ces quelques minutes, voire quelques secondes qui ont conduit à un drame. Cette enquête que l’on fait subir à la mémoire : qui était dans la rue ce jour-là ?  Les volets étaient-ils fermés ? qui a rangé et dans quel sens sa voiture, ce jour-là ? Et pourquoi la vitre du portable était-elle cassée ? Qu’a donc crié cet homme et qu’a vraiment entendu l’enfant qui dort ? La mémoire devient angoisse, traumatisme, folie passée et nous assaille dans son inconstance quand elle est secouée.

La mémoire des clichés photographiques depuis sa chimie ancienne mêlant l’albumen et les sels d’argent raidis sur plaque de verre, jusqu’à ce que la photographie devienne « souple ». Magie, devenu chimie sous licence des procédés Kodak ou Fujifilm entre autres laboratoires. On aura tenté au début de la photographie, dont on célèbre le bicentenaire, par des procédés savants développés par les ateliers de l’époque : photoglyptie, héliogravure. Soient des métaux et du verre passés aux gels de chimies toxiques, celles du mercure, des éthers et de l’alcool et du coton réduit en poudre. Toute chimie potentiellement mortelle afin de sortir des plaques les reliefs permettant des impressions sur papier, photogravure et autres chromos. Une transition des chimies nous révèlera une image « matière » que l’on peut toucher et laver, à une image « flux » celles des données numériques. Les chimies se rejoignent, se résument par la technique du numérique- qui peut sculpter les pixels, on est maintenant capable d’explorer un cliché comme Deckard dans Blade Runner.

Le documentaire photographique assemble des éléments d’une mémoire de lieu, les différents aspects économiques, ou l’écriture d’un journal quotidien.

Pour Chrystèle Chabrier, à travers son projet photographique Rêveries, l’autrice documente avec poésie le déclin de la mémoire de ses parents pour transformer cette épreuve intime en un témoignage universel sur la transmission et le deuil/disparition/ vieillesse.

Najwa Benchebab célèbre elle la mémoire du Maroc, dans une pratique de la fantasia des chevaux reconnue au patrimoine mondial de l’Unesco, quand elle est prise en puissance par de rares cavalières.

Les territoires du Douro et leurs populations défendent une qualité de patrimoine âprement négociés par l’effort, à ces coteaux de schistes apprivoisés dès le 17e siècle. La valeur des vins de Porto, c’est là où Sergio Corona a passé le temps d’une enquête sensible, afin de rassembler son documentaire, qui retracera au travers d’un vaste corpus les richesses et les témoignages d’une mémoire photographique des territoires des grands fleuves de l’Europe.

On accusera aussi la mémoire si elle n’est pas partagée : « tu ne te souviens pas ? ».

Peut-être par ce que l’on n’enquête pas sur une mémoire partagée, puisqu’elle dépend de la position et de l’état d’esprit des témoins présents ce jour-là. Disponibles à une mémoire sereine, comme dans ce temps précieux que fixe la date des expositions d’un mois de la photographie à Bordeaux ?